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Les mobilisations collectives dans le
monde du travail :
questions anciennes, enjeux
contemporains
Elodie Béthoux
ENS Cachan – IDHES
[email protected]
26 février – 6 mars 2014 - CUF de Moscou
Plan du cours
Cours 1 – Les habits neufs de la conflictualité sociale
Cours 2 – Au-delà de la grève, des mobilisations plurielles
Séminaire 1 – Mesurer et comparer les conflits sociaux en
Europe : enjeux théoriques et méthodologiques
Séminaire 2 – Conflit et négociation : objets, espaces,
acteurs
(Simmel / Reynaud)
Cours 3 – Des mobilisations « improbables » ?
Cours 4 – Les mobilisations transnationales : dynamiques
institutionnelles et actions collectives
Séminaire 3 – Regards sur quelques expériences extraeuropéennes (Argentine, Chine)
Séminaire 4 – Discussion des recherches
COURS 1 - Les habits neufs de la
conflictualité sociale / INTRODUCTION
Au croisement de la sociologie des mobilisations et de la
sociologie des relations professionnelles
Relations professionnelles =
« l’ensemble des pratiques et des règles qui, dans une
entreprise, une branche, une région ou l’économie tout
entière, structurent les rapports entre les salariés, les
employeurs et l’Etat. Ces rapports peuvent être individuels
ou collectifs, être directement le fait des acteurs impliqués
dans la relation de travail ou de leurs représentants
(syndicats de salariés, organisations d’employeurs),
s’enraciner dans des coutumes ou donner lieu à la production
de règles formelles. » (Michel Lallement, 2008)
COURS 1 - Les habits neufs de la
conflictualité sociale / INTRODUCTION
 3 types d’acteurs :
- Les salariés et leurs représentants (organisations
syndicales, comités d’entreprise)
- Les employeurs et leurs représentants (organisations
patronales)
- L’Etat = employeur (fonction publique), législateur (droit
social), arbitrer
 Qui s’organisent et se rencontrent à différents niveaux :
- Interprofessionnel
- Sectoriel (= branche)
- Entreprise
+ territoires
COURS 1 - Les habits neufs de la
conflictualité sociale / INTRODUCTION
 dont les rapports sont pris entre deux pôles :
coopération  conflits
 et qui visent la régulation des relations de travail :
- Encadrer les pratiques
- Définir les règles
 Mobilisations collectives dans le monde du travail
Pourquoi ? Comment ? Quelles évolutions ? Quel cadre ? Quels effets ?
1. Un objet : les mobilisations collectives dans le monde du travail
2. Un contexte singulier ? Retour sur l’histoire du cas français
3. Une thèse en question : le déclin contemporain de la conflictualité
sociale
1. Un objet : les mobilisations collectives
dans le monde du travail
• Mobilisations sociales > actions collectives > conflits
sociaux > conflits du travail > grèves > …
Rappeler le caractère polymorphe et polyscénique du
conflit (J.-M. Denis, 2012)
- a minima incompatibilité et antagonisme
- MAIS des formes multiples : ouvert/fermé,
individuel/collectif, sauvage/institutionnalité…
- ET dans toutes les sphères de la vie sociale
Donc une relation universelle (cf. G. SIMMEL  Sém. 2)
MAIS aussi un phénomène social et historique
1. Un objet : les mobilisations collectives
dans le monde du travail
CONFLITS DU TRAVAIL
INDIVIDUELS
COLLECTIF
Recours aux prud’hommes
Sanctions
Absentéisme…
Avec arrêt de
travail
Grève
Débrayage
Sans arrêt de
travail
Grèves perlées,
grèves du zèle
Manifestations,
pétitions, refus
d’heures
supplémentaires
…
1. Un objet : les mobilisations collectives
dans le monde du travail
OR un glissement sémantique et historique = réduction
du conflit social aux seuls CONFLITS DU TRAVAIL
« Par conflit social, l’entendement commun perçoit pour l’essentiel un
type de conflit donné : le conflit du travail. » (Guy Groux, 1998)
Cf. influence de K. Marx : conflit dans la sphère de la
production, résultat des rapports sociaux de production
 Conflit de classes
NB : sociologie française de l’après-1945 dominée par la
sociologie du travail, avec intérêt fort pour le travail
industriel et prégnance du paradigme marxiste.
1. Un objet : les mobilisations collectives
dans le monde du travail
Plus encore, la GREVE comme forme archétypale du
conflit du travail
= une pratique + l’incarnation d’une classe qui prend conscience
d’elle-même
Cf. Michelle Perrot : la grève comme « blanc » dans la ligne
continue de la production
= moyen de pression économique (revendications) + moyen
d’expression
 donc buts matériels et immédiats + objectifs moraux,
politiques, symboliques plus lointains
= un enjeu de démocratie sociale
1. Un objet : les mobilisations collectives
dans le monde du travail
Pendant les 30 Glorieuses (1945-1975), la grève s’est
imposée comme répertoire d’action (symboles : journée
nationale d’action + défilé syndical), avec
- Débordement des frontières de l’industrie vers le salariat
tertiaire : élargissement de la base sociale
- Institutionnalisation = adossement au droit, consécration
comme « instrument légitime de la régulation sociale »
(Stéphane Sirot, 2002)
 DONC assimilation du conflit à la grève qui l’enferme
dans une de ses formes spécifiques…
> Conséquences pour l’étude des évolutions
contemporaines de la conflictualité sociale ?
2. Un contexte singulier ? Retour sur
l’histoire du cas français
3 caractéristiques principales à souligner :
• Le paradoxe français : très faible taux de syndicalisation
mais forte capacité de mobilisation
• L’ancrage historique profond et la résonance de la grève
en France
• L’orientation vers un syndicalisme de militants
2. Un contexte singulier ? Retour sur
l’histoire du cas français
• Le paradoxe français : très faible taux de syndicalisation
mais forte capacité de mobilisation
- Aujourd’hui, plus faible taux de syndicalisation en Europe : 8 %
en moyenne (5 % privé / 12-13 % public)
- Une tradition de pluralisme syndical (divisions, rivalités)
Cf. 5 principales organisations syndicales :
CGT – Confédération générale des travailleurs
CFDT – Confédération française démocratique du travail
F0 – Force ouvrière
CFTC – Confédération française des travailleurs chrétiens
CFE-CGC – Confédération française de l’encadrementconfédération générale des cadres
Cf. organisations patronales : Medef + UEAPME
- Forte capacité de mobilisation  « gréviculture » ?
2. Un contexte singulier ? Retour sur
l’histoire du cas français
• L’ancrage historique profond de la grève en France
> Les 3 étapes (S. Sirot) : histoire du droit du travail
- interdiction : Loi le Chapelier 1791 (principes anticorporatistes)
- libération progressive : 1864 = levée du délit de coalition –
- institutionnalisation progressive : reconnaissance
institutionnelle du droit de grève en 1946 et 1956, étendu aux
fonctionnaires en 1950
> Du côté de l’histoire sociale : souvent présente et incarnation
de mouvements touchant tout le pays (1906, 1919-1920, 1936,
1947-48, 1953, mai 1968, décembre 1995, 2003…)
Cf. E. Shorter & C. Tilly : « vagues de grève »
 surtout récurrence et résonance
2. Un contexte singulier ? Retour sur
l’histoire du cas français
• L’orientation vers un syndicalisme de militants
Par opposition à un syndicalisme de services (= modèle de
l’Europe du Nord)
 Evolution des conflits du travail = 2 grilles de lecture
largement divergentes (cf. G. Groux et J.-M. Pernot)
• Lecture « pan-syndicale » : héritage du syndicalisme
révolutionnaire du début du XXe s., conception
« radicale » de la grève, mythe de la « grève générale »
• Lecture « institutionnaliste » (auj. dominante) : les 3
étapes et la grève comme pratique sociale assez
commune et instrument de régulation
3. Une thèse en question : le déclin
contemporain de la conflictualité sociale
• Par rapport à cet ancrage historique, idée qu’on observerait aujourd’hui un
net déclin de la conflictualité sociale (en France et plus largement en
Europe)
• Ce déclin se lirait notamment dans le recul des jours de travail perdus pour
cause de grève
3. Une thèse en question : le déclin
contemporain de la conflictualité sociale
• Un déclin qui serait en lien avec les transformations du
monde socio-productif :
- Tertiarisation des activités et de la population active (#
bastions industriels)
- Mondialisation de l’économie
- Externalisation des activités productives et recours à la
sous-traitance ( éclatement des collectifs de travail)
- Féminisation de la population active
- Chômage et précarisation de l’emploi
- Individualisation de la relation de travail…
3. Une thèse en question : le déclin
contemporain de la conflictualité sociale
Une thèse qui porte donc sur l’ampleur de la conflictualité
sociale mais aussi sur ses acteurs et sur ses objets, son contenu.
Or elle est très discutée, sur 3 points :
 La mesure du phénomène
Principal indicateur : les Journées Individuelles Non Travaillées
pour fait de grève (= JINT) produites par le Ministère du travail
= une source administrative, qui pose plusieurs problèmes :
- … de fiabilité (pas de signalement obligatoire)
- … d’exhaustivité (PME et grèves courtes)
- … de partialité (focalisation sur la seule grève)
 Une très forte sous-évaluation des grèves (cf. SEM. 1)
3. Une thèse en question : le déclin
contemporain de la conflictualité sociale
 La mesure du phénomène (suite)
Réfléchir au bon instrument de mesure pour
- avoir une approche plurielle de la conflictualité : croiser les
points de vue des différents acteurs impliqués (direction
d’entreprise, salariés, représentants des salariés)
- pouvoir contextualiser les pratiques conflictuelles recensées
 À partir de 2005, mise en place par le Ministère du travail
d’une nouvelle enquête : ACEMO (Activité et conditions
d’emploi de la main d’œuvre)
 Enquête REPONSE (Relations professionnelles et négociations
d’entreprise)
3. Une thèse en question : le déclin
contemporain de la conflictualité sociale
 Les acteurs
A l’idée de déclin, s’ajoute l’idée d’une polarisation entre
salariés du privé et salariés du public
= une représentation binaire de la conflictualité au travail
 Les objets
Et s’ajoute également l’idée que les conflits actuels, dans le
contexte de crise économique, seraient avant tout des conflits
défensifs (mobilisations contre et non pour)
= grève créatrice de droits céderait la place au conflit
défensif
Avec un enjeu central : la défense de l’emploi
3. Une thèse en question : le déclin
contemporain de la conflictualité sociale
 Débats alors également sur le sens à donner à ces évolutions
contemporaines
Recul apparent de la grève et de la conflictualité =
• Résultat de l’institutionnalisation des conflits du travail ?
• Avènement d’une société pacifiée et d’un monde du travail
assagi ?
• Effet de la pression exercée par la montée du chômage et
l’extension de la précarité qui désarmeraient et diviseraient
les salariés ?
COURS 2 –
Au-delà de la grève, des mobilisations plurielles
PLAN
1. Une conflictualité contemporaine diffuse et
protéiforme…
2. … mais toujours inégalement représentée
3. Entre individualisation, judiciarisation et
radicalisation ?
4. Syndicats et mouvements sociaux : concurrence ou
complémentarité ?
1. Une conflictualité contemporaine diffuse
et protéiforme…
• Lorsqu’on change d’instrument de mesure (enquêtes
déclaratives REPONSE et ACEMO), on constate le
maintien, plutôt que le recul, de la conflictualité, mais
sous des formes diversifiées et renouvelées.
= pluralité des modes d’action
Donc ne pas réduire les conflits à leurs seules
manifestations les plus anciennes et les plus visibles que
sont les grèves.
• d’où « appréhender la grève dans un halo de pratiques
conflictuelles dont elle est de moins en moins le centre »
(Groux et Pernot)
1. Une conflictualité contemporaine diffuse
et protéiforme…
1. Une conflictualité contemporaine diffuse
et protéiforme…
Et à la fin des années 2000 ?
Cf. données 2010-2011.
DONC une évolution ambivalente des conflits du travail
- Affaiblissement de la pratique gréviste
- Cependant une déstabilisation des cadres traditionnels
de l’action collective, en lien avec une fragilisation de
la condition salariale, qui n’implique pas une
éradication de la conflictualité au travail…
- Mais plutôt un redéploiement sous contrainte des
pratiques conflictuelles
1. Une conflictualité contemporaine diffuse
et protéiforme…
 Pourquoi « sous contrainte » ?
- Entraves à l’action collective multiples
- Engagement dans la grève a toujours un coût
- Or recours à la grève objectivement et subjectivement
plus difficile, surtout dans une situation socioéconomique dégradée
- Cependant, ni apathie, ni résignation
= « adaptation pragmatique aux conditions de la
mobilisation » (Annie Collovald et Lilian Mathieu)
 Trouver des moyens « moins coûteux » mais tout aussi
efficaces que la grève (ex : débrayages)
2. … mais toujours inégalement représentée
Idée : les salariés ne sont pas égaux devant l’action
collective
Facteurs favorables : appartenance à un secteur structuré,
intégration dans un collectif de travail, partage d’une identité
professionnelle forte, accès à la représentation collective,
présence d’équipes syndicales…
Donc segmentation du marché du travail + précarisation de
l’emploi renforcent davantage ces inégalités.
2 variables particulièrement discriminantes dans le recours
différencié à l’action collective :
- Taille de l’établissement ou de l’entreprise
- Implantation syndicale et présence d’institutions
représentatives du personnel
2. … mais toujours inégalement représentée
- Taille de l’établissement ou de l’entreprise
Plus la taille est grande, plus la probabilité d’un conflit collectif
l’est aussi.
NB : fort effet taille… qui explique la part grandissante du secteur
public dans les grèves depuis les années 1980…
# mouvement de « déconcentration productive » du privé
- Implantation syndicale et présence d’institutions
représentatives du personnel
Rôle des délégués syndicaux dans la structuration du rapport
salarial autour du couple conflit/négociation.
2. … mais toujours inégalement représentée
Cf. John KELLY (1998) : 5 conditions nécessaires au
déclenchement d’un conflit collectif =
•
•
•
•
•
Existence d’un sentiment d’injustice assez répandu
Perception d’un adversaire commun par les acteurs du conflit
Partage d’intérêts communs et conscience de cela
Disposer d’une capacité d’organisation collective
Avoir auprès des salariés un tissu de militants actifs et
expérimentés
+ J.-M. Denis, 6e condition :
que l’issue du conflit, la victoire (totale ou partielle) soit perçue
comme possible par les acteurs
2. … mais toujours inégalement représentée
DONC des différences sectorielles nettement marquées :
industrie – services >> bâtiment et commerce
Cependant, le conflit peut toutefois s’y exprimer, mais sous
des formes souvent :
- plus individuelles
- voire définitives  départ de l’entreprise = « EXIT »
Cf. Albert O. Hirschman – « exit, voice, loyalty »
3. Entre individualisation, judiciarisation et
radicalisation ?
3 traits des conflits contemporains à discuter :
- Individualisation : une hausse nette des conflits individuels dans
tous les secteurs d’activité
- Judiciarisation
- Radicalisation : des cas d’occupations d’usine ou de
séquestration des cadres dirigeants très médiatisés… mais un
phénomène qui reste minime et pas historiquement nouveau
 Idée que la radicalité serait prise en charge par d’autres
mouvements sociaux ?
4. Syndicats et mouvements sociaux :
concurrence ou complémentarité ?
Action collective incarnée par les organisations syndicales serait de
plus en plus liée à d’autres enjeux protestataires, qui
déborderaient des cadres traditionnels dessinés par la relation
d’emploi, et seraient portés par les « mouvements sociaux » (ONG,
associations)
= question de l’ouverture du syndicalisme aux mouvements
sociaux et à la société civile
Cf. Etats-Unis : idée d’un renouveau de la syndicalisation via
ancrage dans la communauté locale (ex: Justice for Janitors)
« Le mouvement ouvrier ne se réalise pleinement que lorsqu’il suit
d’autres mouvements démocratiques, voire fusionne avec eux, et
lorsqu’il permet à ses participants d’agir non seulement comme
travailleurs mais aussi comme membres de communautés ayant des
intérêts et des identités multiples. » (Johnson, in Turner, 2001)
4. Syndicats et mouvements sociaux :
concurrence ou complémentarité ?
Cf. Isabelle Sommier : pour une approche unifiée de la
conflictualité sociale… contre l’opposition binaire entre « vieux
conflits » et « nouveaux conflits »
Ex : rencontre syndicalisme / mouvements altermondialistes
« La contribution des associations de sans et des nouveaux syndicats
à l’émergence de la cause antiglobalisation (Sommier, 2008), si elle a
contribué dans un premier temps à « ringardiser » les confédérations
syndicales sur le terrain de l’internationalisme, a fini par obliger une
partie d’entre elles à s’y investir et à lui fournir les ressources
nécessaires à l’organisation du second forum social européen dans
notre pays en 2003 (Agrikoliansky et Sommier, 2005). »
Merci de votre attention.
Place aux questions !